
April 30, 2026
Photo
Mathurin Vauthier et Johan Wildhagen
April 30, 2026
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Mathurin Vauthier et Johan Wildhagen

Il y a des saisons qui passent, et d’autres qui demandent qu’on s’y attarde. Le printemps en montagne est de celles-là — une entre-saison qui marque la fin de l’hibernation pour certain·e·s et le début d’une période longuement attendue pour d’autres. C’est le moment où les journées s’étirent, où les lignes trop risquées en hiver s’ouvrent enfin, et où la vallée en contrebas reprend son souffle. En partenariat avec Orage, nous avons rencontré deux Chamoniard·e·s qui vivent cette saison de l’intérieur, chacun·e à leur façon.
Ella Moracchioli et Christophe Baud ont en commun d’avoir grandi les skis aux pieds. Aujourd'hui ambassadeur·rice·s Orage, leurs parcours se rejoignent à la croisée d'une même conviction : que la montagne se vit autant dans le lien aux autres que dans le rapport au terrain.
Ella Moracchioli s’est d’abord éloignée de la montagne pour étudier les relations internationales, avant d’y revenir avec une autre intention : créer, raconter, rassembler. À travers BEDROCK, un projet tant éducatif que créatif, elle propose une manière différente d’habiter la montagne — à la fois comme espace de pratique, de dialogue et de réflexion.
Guide de haute montagne depuis 2014, Christophe Baud perpétue un héritage familial profondément ancré dans le territoire. Porté par trois générations de guides avant lui, le métier s’impose comme une évidence. D’abord moniteur de ski alpin, il élargit progressivement sa pratique vers la haute montagne avec une approche où la lecture du terrain, la sécurité et le lien humain se répondent.
EM: À Chamonix, on commence surtout à retrouver le soleil parce qu’en hiver, les montagnes sont tellement hautes qu’elles le cachent souvent. Le tourisme ralentit, mais paradoxalement, c’est la vraie saison de ski qui commence pour beaucoup de gens de la vallée. Les conditions sont plus stables, les refuges ouvrent et les journées s’organisent différemment. On peut skier jusqu’en mai, parfois en juin.
CB: Les contrastes sont marqués entre les montagnes enneigées et la vallée qui commence à renaître. Pour la plupart des gens, ce moment sonne la fin de la saison, alors que pour nous, c'est que le début de la meilleure période pour le ski d'altitude. Le terrain est moins venté et la neige adhère mieux aux pentes et aux parois rocheuses, rendant accessibles certaines zones qui ne le sont pas en hiver. Le risque d’avalanche devient plus lisible — à condition de bien anticiper le mouvement du soleil et le réchauffement du manteau neigeux. Mais les conditions évoluent rapidement. Il faut rester attentif et réactif.
CB: Les passages entre les saisons sont riches en enseignements, surtout quand on a pu observer la progression sur le terrain. La nature se métamorphose tellement rapidement. La montagne, chaque saison, a beaucoup à offrir pour qui prend le temps de s’arrêter.
EM: L’immensité du terrain. Entre les aiguilles, les glaciers… tout est impressionnant, mais en restant accessible. Au printemps, j’aime passer du temps dans le bassin d’Argentière et passer la nuit au refuge là-haut.
CB: Ce qui est unique à Chamonix, c’est l’accès à un terrain exceptionnel. Et grâce à l’emblématique téléphérique de l’Aiguille du Midi — “Mama Midi” comme disent les locaux — on tombe vite en haute altitude. On peut accéder à des descentes en versant nord, sur des terrains raides et escarpés inaccessibles plus tôt dans la saison, avec des itinéraires vers le mont Blanc ou d’autres sommets de 4 000 mètres.

EM: J’ai une relation assez complexe avec la montagne. À chaque début d’hiver, j’ai une petite appréhension. La haute montagne m’impressionne et me fait encore peur, tout en m’attirant.
J’ai perdu deux personnes très importantes en montagne. Pendant un moment, y retourner était difficile, parce que la montagne portait ce souvenir, mais j’ai aussi compris que j’avais besoin d’elle pour avancer.
CB: Étant né au coeur des montagnes du massif du mont Blanc, j'ai toujours observé la montagne et les glaciers depuis la vallée. J’y grimpe, j’y marche, j’y glisse et depuis une vingtaines d'années, j'ai pour autre passion d'aller à la recherche des cristaux de quartz et fluorine rose ou rouge pendant l'été. J’ai été témoin des transformations de cet écrin de nature et avec le temps, j’ai développé un regard de plus en plus attentif à l’impact des changements climatiques, notamment à la fonte des glaciers et à la multiplication des éboulements liés au dégel du pergélisol. Ces glaces millénaires, prises dans les parois granitiques, en fondant mettent à mal la montagne. Mais elles permettent aussi la découverte de nouvelles parois, et parfois de nouveaux cristaux pour ceux et celles qui savent les chercher. Rien n'est tout blanc ou tout noir et il faut parfois apprendre à apprécier les nuances. Quand j’observe ces roches granitiques (parmi les plus dures au monde) qui sont déstabilisées par l’eau et la glace, ou encore ces immenses glaciers qui fondent inexorablement, je me sens forcément fragile, et ramené à l’humilité. Mais pour moi, la première leçon, c’est de savoir s’adapter.
EM: Une culture de la montagne plus saine, plus accessible, mais aussi plus consciente. Avec BEDROCK, on crée des opportunités où les gens peuvent poser des questions, partager leurs expériences, parler du risque et de leurs doutes. Parce que tout le monde entretient une relation différente avec le risque. L’idée, c’est de trouver un entre-deux : apprendre, comprendre et progresser au sein d’une culture plus équilibrée. En transmettant le savoir, mais aussi les histoires de différentes personnes et de différents parcours pour sortir d’une vision unique de la montagne, et pour donner de l’espace à tout ce qui se joue autour — la préparation, les doutes de la veille, la vie en refuge.
CB: En tant que guide, ma mission première est de garder tout le monde en sécurité, mais aussi de partager mon amour de la montagne et mes connaissances afin qu'ils et elles puissent prendre plaisir à évoluer dans cet environnement si particulier. La part psychologique implique une grande sensibilité pour trouver l’équilibre entre le désir d’aller plus loin et la gestion du risque, en s'adaptant continuellement au terrain, aux conditions et aux gens avec qui on s’aventure pour créer des moments qui restent.
EM: Avec ORAGE, il y a une vraie attention portée à la culture locale, pas seulement au produit. Ils ont su s’ancrer dans la vallée et rassembler les gens. C’est d’ailleurs une des premières marques à avoir cru en BEDROCK et il y a un alignement naturel dans les valeurs qui nous pousse à créer des formats qui ont du sens, qui racontent quelque chose et qui sont en prise avec ce que les gens vivent ici.
CB: Pour moi, la communauté ORAGE représente le ski dans tous ses états. Que ce soit en freestyle, en freeride, en randonnée, en haute montagne ou en station : tout le monde partage la même passion. Le même amour de la montagne et de la nature.

La neige est un élément à la fois complexe et féérique qui nous rassemble et nous unit. Elle cristallise nos amitiés, nos souvenirs et nos émotions depuis l’enfance. C’est une forme de famille.
Ella Moriacholi se souvient d’une de ses dernières sorties entre amies au printemps dernier. Après une soirée au refuge dans le bassin d’Argentière, elles se sont levées avant l’aube pour traverser le glacier et skier sous le soleil du printemps avant de finir la journée aux Grands Montets autour d’un spritz. Ces souvenirs restent longtemps après la neige.
Quelques semaines plus tard, en juin 2024, Christophe ouvrait une nouvelle ligne dans la face nord de l'Aiguille du Midi, en variante de l'éperon Frendo — une ligne qu'il observait depuis des années, attendant les conditions que seul le printemps peut offrir. La descente, suspendue quelque part entre l'hiver et l'été, s'inscrit dans une longue tradition familiale — après le Mallory Porter ouvert par son père Anselme Baud en 1977 — et devient aussi un hommage silencieux à son frère Edouard, disparu en montagne vingt ans plus tôt, et à son ami Tof Henry, en 2023.
Au fil de ces échanges, une même idée imprègne les deux parcours : la montagne ne se limite ni à une pratique, ni à une performance. Elle se construit dans le lien — aux autres, au terrain et au temps. Qu'il s'agisse de créer des espaces de dialogue, ou de tracer de nouvelles lignes, Ella et Christophe participent à une culture vivante, qui se transforme autant qu'elle nous transforme.

NOUVEAU MAGAZINE nº17