
April 9, 2026
Photo
Alex Dozois
April 9, 2026
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Alex Dozois

Il y a chez Geoffroy une non-linéarité qui sert de fil conducteur. Une trajectoire faite de détours, d’intuitions, de départs répétés et de retours à Montréal. Autant de voyages et de rencontres qui servent de sources insatiables d’inspiration, portés par une curiosité qui, ne s’est jamais estompée. Depuis quelques années, c’est vers le Mexique que convergent la plupart de ces escales créatives — qu’il s’agisse de s’inspirer, d’enregistrer ou de performer, comme en décembre dernier au Festival Tropico. Ces séjours qui s’enchaînent, mais ne se ressemblent pas teintent, un peu plus à chaque fois, chacune de ses chansons. À Mexico City, Geoffroy retrouve un élan difficile à nommer, une légèreté impossible à ignorer. Il retrouve aussi à chaque fois Sean Fisher (French Braids), un producteur torontois rencontré aux îles de la Madeleine il y a quelques années. Depuis le studio de ce dernier à Mexico, ils laissent désormais un nouvel album s’écrire au gré des évènements et porter par l’instant. « On commence avec l’instrumental, puis viennent les paroles, inspirées d’un souvenir ou des échos de la veille. »« Les histoires se racontent autrement là-bas, » dit-il. Il y a quelque chose dans l'air de Mexico… une effervescence sans ego et une envie sincère de collaborer. »
L’artiste montréalais s'entoure de musiciens locaux, laisse les idées circuler autrement et les chansons changer de forme. Créer, pour lui, relève moins du contrôle que du lâcher-prise. Son précédent album, Good Boy, portait déjà les traces de cette ouverture — des vieux vinyles trouvés au détour d’une rue, de la cumbia, des textures organiques. Il écrit en espagnol pour la première fois comme si la langue elle-même offrait une autre manière de raconter, moins frontale, plus fluide.
À l’issue de ces voyages, un cinquième album prend forme: une douzaine de maquettes qu’il finalisera lors de son prochain passage au Mexique et qui trouveront leur chemin jusqu’à nous dans l’année qui vient.
Malgré les voyages, Montréal demeure un point d’ancrage. Geoffroy a grandi à NDG, dans une maison conviviale, où ses parents ont rapidement été soumis à d’inlassables écoutes de Blink-182. À 11 ans, il demande une guitare électrique. Son père cède en se disant que c’est toujours moins bruyant qu’une batterie (chose à laquelle il cédera aussi quelques années plus tard). Avec des amis, ils forment ensuite un band de sous-sol aux accents emo punk rock. Déjà à l'adolescence, c’est l’instinct qui le guide. Geoffroy n’a jamais appris à lire la musique. « Je ne sais pas lire le solfège. J’ai toujours avancé à tâtons », dit-il.
Alors qu’il s’est longtemps demandé s’il aurait mieux fait d’étudier la musique, il trouve aujourd’hui dans sa naïveté et son intuition une manière de faire qui laisse place à l’exploration et aux détours inattendus.
Car il y a une forme de liberté dans le fait de ne pas savoir — et une certaine honnêteté, aussi, dans le fait de s’en remettre à son instinct plutôt qu’aux conventions. C’est cet instinct qui finit par le mener ailleurs, dans le studio d’un ami qui l’invite à produire de la musique. « Parce que tu le sais jamais vraiment si t’es bon quand tu chantes tout seul dans ton sous-sol », raconte-t-il en riant. C’est là qu’il comprend que la musique peut être plus qu’un passe-temps ou un attrape-cœur.
Grandir au Québec, c’est aussi apprendre à naviguer entre les langues. Chez lui, le français était rigoureux et les anglicismes se faisaient immanquablement corriger, mais à l’extérieur, l’anglais s’est rapidement imposé, notamment à travers la musique. « Comme tous les jeunes, je me suis fait happer par l’influence anglophone », raconte-il.
Il a compris tôt qu’il grandissait dans une société où l’anglais et le français coexistaient. Écrire et chanter en anglais n’a jamais été un geste politique, mais l’aboutissement naturel de ses influences et de ses déplacements. «Mes premiers CD ont été ceux de Dr Dre — The Chronic, No Doubt — Tragic Kingdom et les Backstreet boys. Pas parce que je reniais la culture québécoise, mais simplement parce que je trouvais ça bon», se remémore-t-il. Il parle de Björk, qui a fait le même choix: s'ouvrir au monde, devenir un personnage qui transcende les frontières, composer dans une langue qui offre une nouvelle forme de liberté. Pour lui, la musique n'a pas à porter l'étendard de la question identitaire ou de la francophonie. Les deux langues font simplement partie de lui, que ce soit sur scène, en studio ou autour d’une table.
Ce qui l'anime, au fond, c'est la conviction que la bonne musique est celle qui suscite une émotion. « Je veux juste que les gens ressentent quelque chose. Si tu arrives à faire ressentir quoi que ce soit à l'auditeur, ta job est faite. » Pas de manifeste, pas de concept trop abstrait — seulement l'idée de vivre pour pouvoir écrire. «Je ne veux pas du syndrome de l'imposteur. Ce que j'écris, je le ressens d'abord », dit-il. Alors il se laisse porter par les évènements. Ses chansons naissent des rencontres, des amours, des observations. D'un oui lancé au bon moment. D'une dérive acceptée.
Dès qu’il en a l’occasion, Geoffroy s’évade dans le bois pour faire des feux, jouer de la guitare ou juste, s'en remettre au silence. Son séjour à Territoire Charlevoix incarne parfaitement ce genre de parenthèses. Dans ce petit refuge perché à flanc de montagne, le temps ralentit, le regard porte plus loin et les idées, parfois, viennent. C’est d’ailleurs là, près de la nature et loin des distractions qu’il aime finir ses projets, ou affiner tout ce qui peut l’être en dehors du studio.
Le reste du temps, l’auteur-compositeur-interprète loue un chalet en Mauricie, question de pouvoir sortir de la ville quand bon lui semble. « C’est là-bas que je travaille le plus souvent possible », souligne-t-il. Comme quoi il faut parfois d’une forêt, d’un lac ou d’une rivière pour que le flot reprenne ou que les chansons suivent leur cours. Parce que dans la carrière de Geoffroy, malgré les influences multiples dont il s’imprègne — de la musique touareg des années 50 à Bon Iver, en passant par Paul Simon, malgré les langues, les collaborations, les voyages et les genres éclectiques, une chose demeure constante: le mouvement. Des compositions qui ne suivent pas de ligne droite, mais qui refusent de se répéter.
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NOUVEAU MAGAZINE nº17