
April 7, 2026
Photo
Dustin Lalik
April 7, 2026
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Dustin Lalik

Les montagnes parfois se dérobent. John Buffery se souvient d’une journée, à l’hiver 2018, où elles l’ont fait. Il guidait ce matin-là un groupe de skieurs et de planchistes professionnels sur une montagne près de Kaslo, en Colombie-Britannique. L’hélicoptère venait de les déposer sur une crête afin qu’ils puissent filmer la première descente de la journée, dans la lumière de l’aube. Autour d’eux, les sommets voisins se dressaient dans l’air alpin comme de fières sentinelles, portant en strates la mémoire de l’hiver. Pendant que l’équipe de tournage s’affairait à son matériel, Buffery descendit de quelques mètres le long de la crête pour sonder le manteau neigeux. Il observa le terrain, attentif aux moindres signes d’instabilité : des fissures dans la neige, un mouvement sous ses bottes ou le son presque imperceptible d’une couche de neige qui s’affaisse.
En plantant sa sonde, il détecta une croute, environ 30 cm sous la surface. En avançant vers le bol, il la sentit à nouveau. Pourtant, rien ne laissait présager cette fine couche de glace — qui se forme généralement lorsque la neige se réchauffe avant de geler à nouveau. Le versant faisait face à l’est et les derniers jours avaient été froids.
Au sommet, l’équipe attendait son signal : caméras en mains, skis/planches aux pieds. Buffery, lui, se passait en mémoire les rapports des derniers jours : le risque d’avalanche était faible et aucun bulletin n’avait fait mention d’une croute. Pourtant, elle était là, sous une importante couche de neige fraiche. En s’appuyant sur ce qu’il venait d’observer et sur son expérience des dernières années, il prit une décision : personne n’entreprendrait la descente depuis le sommet. Ils descendraient plutôt le long de la crête et réévalueraient la situation plus bas. Alors que l’un des athlètes commençait à descendre pour le rejoindre, la neige s’affaissa sous le poids de sa planche et déclencha une avalanche de taille 3, qui emporta le pan de la montagne où l’équipe prévoyait descendre. Le grondement sourd se répercuta dans toute la vallée, tandis que la neige descendait en cascade, emportant dans sa chute tous les arbres qui, quelques secondes plus tôt, se tenaient grands et forts. Si le groupe était allé de l’avant, les conséquences auraient été funestes.
John « Buff » Buffery est, entre autres, guide de hors-piste certifié, chef des opérations en matière d’avalanches pour le ministère des Transports de la Colombie-Britannique, en plus de donner des formations sur la gestion des risques en montagne. Il a passé les quatre dernières décennies à interpréter le langage subtil de la neige. « Le fait qu’elle change constamment vous force à être attentif », dit-il. « Même avec toutes les données dont on dispose, elle peut encore vous surprendre. On ne saura jamais tout. » Et c’est précisément cette incertitude qui alimente sa curiosité.
Il admet que les décisions qu’il doit parfois prendre — comme celle de ce fameux jour de 2018 — sont l’un des aspects les plus difficiles de son métier. « Je m’en remets à mon rôle et à la raison de ma présence : assurer la sécurité de tout le monde en communiquant mes préoccupations le mieux possible », explique-t-il.
Le « 9 à 5 » de Buffery requiert des prises de décisions similaires, mais à plus grande échelle. Il coordonne huit équipes spécialisées en avalanche à travers la province, gérant les déclenchements contrôlés, l’évaluation des risques pour les routes qui passent à travers les montagnes et leur fermeture. « C’est un métier fascinant, concède-t-il. J’ai dans ma tête une cartographie du manteau neigeux en Colombie-Britannique et en Alberta, actualisée chaque jour avec les prévisions, les données météorologiques et les rapports quotidiens. »
« Pour comprendre la neige, il faut voir la montagne comme une archive vivante », explique-t-il. Les strates de neige ne sont pas statiques; elles portent la mémoire de chaque tempête, de chaque redoux et de chaque vague de froid. Les observer exige à la fois une vue d’ensemble et une attention aux moindres détails; il faut traquer les légères fluctuations autant que les changements majeurs que subit la neige au fil de la saison.
Buffery a grandi à Toronto, entouré de huit frères et sœurs. Un jour, après avoir lu un livre sur l’Arctique, il se sculpte un aviron et monte à bord d’un train de marchandises en direction de Yellowknife, avant de canoter jusqu’à l’océan Arctique. De retour à la civilisation, à Calgary, alors qu’il regarde les plaines vers l’est et la silhouette des Rocheuses se profiler à l’ouest, un choix s’impose : il prend la route 1 vers les montagnes.
Peu de temps après, il est engagé comme patrouilleur à la station Panorama Mountain Resort. Rapidement, la neige se met à le fasciner. « J’ai commencé à remarquer des cristaux qui se formaient sur la neige. J’étais tellement intrigué par leur beauté et leur fragilité que j’ai voulu comprendre. J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de givre de surface (surface hoar) », raconte-t-il.
L’insatiable curiosité de Buffery le mène à s’intéresser davantage à la science de la neige. Au début des années 1980, il suit un cours d’avalanches de sept jours avec le Conseil national de recherches du Canada, avant d’étudier sous Peter Schaerer, un pionnier dans le monde des avalanches qui avait commencé à analyser le comportement de la neige dans Rogers Pass. Dès que de nouveaux cours étaient offerts, il les suivait. « Je voulais comprendre tout ce qui m’échappait encore », explique-t-il. « J’avais l’impression d’évoluer au même rythme que cette science, relativement récente. »
Avec le temps, un prévisionniste développe ses propres heuristiques : une accumulation subconsciente d’observations passées qui façonne sa perception. Les anomalies se ressentent parfois sans que l’on puisse les nommer. Dans la neige d’apparence uniforme, le moindre détail peut avoir une importance cruciale. Buffery compare cette expérience au concept bouddhiste japonais de satori : un instant où le temps s’arrête et où l’on est pleinement présent.
Au-delà de cette notion d’éveil, dans la mythologie japonaise, le satori peut désigner un yōkai farceur caché dans la montagne qui murmure aux voyageur·euse·s ce qu’ils ou elles pensent tout bas — un rappel que la présence en montagne se vit autant qu’elle se raisonne.
Buffery se fait un devoir de rendre le monde quantifiable, mais après plus de quatre décennies passées en montagne, certains changements qu’il a observés ne peuvent se décrire que qualitativement. « J’ai vu les glaciers reculer de mon vivant, et les tempêtes de neige s’intensifier», explique-t-il. À Nelson, en Colombie-Britannique — où il est installé —, les hivers, autrefois plus constants, laissent désormais dans leur sillage un manteau neigeux fragmenté, provoqué par l’alternance des températures. Cette irrégularité engendre de l’instabilité : des failles dans la neige et des couches susceptibles de céder, qui rappellent que les montagnes se meuvent. Surtout, elles témoignent d’un monde qui change et nous enseignent à prendre le temps d’observer notre environnement pour mieux le comprendre et le respecter. « Toute ma vie je suis resté curieux, j’ai voulu continuer d’apprendre. C’est cette volonté d’acquérir toujours plus de connaissances qui a façonné mon parcours et qui me guide encore à ce jour », résume John Buffery.
Chaque hiver offre des leçons à qui prend le temps de lire la neige et ses nuances. À travers la givre de surface, les corniches précaires et les grands tapis blancs, la science de la neige enseigne le subtil art de l’observation — ou de la simple contemplation.

La plupart des gens, en regardant la neige, ne voient que sa surface. « Interpréter ce qui repose en-dessous à partir des évènements du passé est loin d’être évident quand tout est blanc », admet Buffery.
En faisant un profil de neige — une coupe verticale très nette dans le manteau neigeux —, l’objectif est de rendre visibles à l'œil les délimitations entre les différentes tempêtes. « Le simple fait de disposer de cette vue tangible agit sur le cerveau et influence la prise de décision », explique-t-il. L’attention se porte sur les relations entre les couches : la neige se consolide-t-elle en une structure stable, ou se fragmente-t-elle au gré des mouvements subtils de la vapeur d’eau et des gradients de température ?
Dans un manteau neigeux aux variations infinies, chaque observation ne représente toutefois qu’un fragment de l’histoire. En comparant plusieurs profils de neige, puis en les combinant aux données des rapports, on arrive à dresser un portrait un peu plus précis de la situation. Mais même avec toutes ces données, la capacité à prévoir échappe toujours à la certitude. « Ce n’est finalement qu’une estimation basée sur des informations extrapolées, que l’on applique au terrain sur lequel on se trouve », admet Buffery.
En tant que technicien, Buffery reste constamment attentif aux variations du vent, aux systèmes dépressionnaires, aux variations de température et à l’humidité. Il sonde la neige, confirmant – ou infirmant – ses observations. « Il ne s’agit pas seulement de valider, souligne-t-il, mais d’être ouvert à ce qui sort de la norme… d’avoir la curiosité d’étudier la question sans être complaisant. Pour être un bon prévisionniste, il faut douter, systématiquement, de chaque hypothèse que l’on pose. »
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En faisant des prévisions d’avalanche, on se heurte à deux types d’incertitude : l’incertitude épistémique, c’est-à-dire un manque de connaissances que l’on peut réduire faisant des formations et en collectant des données; et l’incertitude stochastique, ou l’imprévisibilité inhérente aux évènements aléatoires. Les tremblements de terre, les vents changeants ou la charge exercée par une personne peuvent déclencher des avalanches sans qu’aucun modèle puisse entièrement le prévoir. « Le poids de la décision repose sur l’incertitude », explique Buffery. « Notre savoir s’appuie sur ce que nous pouvons mesurer; le reste n’est qu’un jeu du sort — c’est pourquoi on parle d’évaluation des risques. Parce qu’il y en a toujours. »

NOUVEAU MAGAZINE nº17