
January 30, 2026
Photo
Les Macronautes
January 30, 2026
Photo
Les Macronautes

Montréal, mai 2021
Qu’est-ce qu’un voyage, au fond? Une destination? Un objectif? La question revient souvent dans les conversations. Pour nous, la réponse est claire: un voyage, c’est esquisser un itinéraire, puis le laisser s’effacer sous les caprices du vent. Partir avec un but, mais en espérant secrètement qu’il nous échappe et nous égare.
Un soir où la pandémie nous cloue encore toutes et tous à terre, l’idée de partir naviguer au milieu des icebergs émerge. Et si le projet semble déraisonnable, ce qui compte, c’est surtout l’élan. L’envie de partir, de se perdre et d’écouter le vent iodé qui nous appelle vers le large.

Rimouski, 8 juillet 2021
Il nous aura fallu quelques mois de préparation pour que la chimère devienne réalité: aujourd’hui nous embarquons à bord de deux voiliers, le Woy Woy et L’Apéro, direction le Labrador. Le premier navire est celui de Gilles et Adèle, les amants du Saint-Laurent, le second est piloté par Pierre-Paul Arend, dit Pépé. Les dix membres de l’expédition sont animé·e·s par le même espoir brulant: rencontrer les Géants glacés qui dérivent le long de l’Iceberg Alley, depuis le Groenland jusqu’au large de Terre-Neuve, et écouter les histoires qu’ils ont à nous raconter.
Nous quittons le port de Rimouski. Avec 25 nœuds de vent, grand largue, les voiles sont hissées. Les toiles claquent, les cordages s’étarquent, nos deux chevaux des mers gitent, se stabilisent et épousent les flots.
Nous nous laissons emporter par le vent. La mer ne se dompte pas, elle nous accepte et nous ensauvage.
Archipel de Mingan, 17 juillet 2021
Après 36h de navigation ininterrompue depuis Sept-Îles, l’archipel de Mingan émerge de la brume au petit matin. Tandis que nous louvoyons à travers les iles, l’incroyable biodiversité marine nous frappe. Quelques guillemots à miroir frôlent les vagues. Des phoques nous observent d’un air moqueur. Macareux, marsouins, rorquals, méduses nous saluent au passage, comme autant de fragments d’un monde insaisissable que l’on pressent sans saisir. À peine un frisson à la surface de l’eau qui suffit à nous enivrer.
Le soir, nous accostons sur l’ile Quarry. S’offre alors à nous une mer si calme que le firmament tout entier vient s’y noyer. À contrejour avec la lune et la Voie lactée, d’immenses silhouettes de calcaire découpent le ciel. Les monolithes de Mingan. Tantôt dragon, tantôt loup des mers, ces «icebergs pétrifiés» prennent vie pendant que des siècles d’érosion défilent et que l’imaginaire part à la dérive.
Balises pour les pêcheur·euse·s en perdition. Muses pour les artistes. Ces monolithes resteront pour nous des géants qui veillent sur le fleuve, des sages silencieux qui nous ont soufflé une évidence: c’est au gré du vent et des courants que surgissent la beauté et l’inattendu.

Kegaska, 18 juillet 2021
Fin de la route 138. Nous pénétrons dans un nouveau monde, accessible seulement aux navigateur·trice·s, pêcheur·euse·s et amoureux·ses de la mer. Pour nos capitaines, c’est aussi la dernière place qu’ils connaissaient. Dorénavant, nous naviguons toutes et tous vers l’inexploré.
Un souffle puissant jaillit hors de l’eau à tribord, suivi par un second à l’étrave du bateau. Deux balises d’eau salée propulsées dans le ciel. Comme pour nous montrer le chemin, d’immenses baleines à bosse nagent à nos côtés, cap vers le Nord. Elles plongent dans les entrailles du golfe, leur queue aux formes noires et blanches disparaissant lentement derrière la ligne d’horizon, dans un instant suspendu d’une grâce infinie. Chaque baleine a un dessin unique, qui permet de l’identifier et de la référencer. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’être habité·e·s par le sentiment que ces formes dissimulent un univers auquel l’humain n’aura jamais accès.
Au milieu du fleuve, 20 juillet 2021
Paradoxe du marin: l’horizon nous appartient, mais notre survie ne tient qu’à quelques morceaux de bois et d’acier.
Nos deux bateaux se distancient de plusieurs miles. Pour communiquer, nous éclairons nos voiles de nos lampes torches. Deux phares improvisés flottent et scintillent dans la nuit avec comme seul témoin le golfe du Saint-Laurent.
Détroit de Belle Isle, 24 juillet 2021
Voilà deux semaines que nous avons quitté Rimouski. Au loin, un mince filet de côte se découpe dans la brume: Terre-Neuve. Nous voilà dans le détroit de Belle Isle, là où le Saint-Laurent et la mer du Labrador s’étreignent. C’est le début d’une nouvelle aventure, le grand plongeon dans l’immensité du bleu.
Chateau Bay, 25 juillet 2021
Les deux voiliers sont au mouillage dans une baie reculée. Sur la grève, de profondes empreintes marquent le sable. Il y a un souverain dans ce royaume. Et c’est un ours. Chacun·e d’entre nous part dans une direction différente, comme mu·e par une irrépressible envie de se perdre dans les éléments.
Un silence assourdissant nous enveloppe, rompu seulement par le chant du vent dans les feuilles des cornouillers. Sous nos pieds, nous découvrons des pierres tombales cachées dans la végétation—«Daniel Duggan 1857», «Eliza Stone 1897», «Theodore LeMouin 1865»—et réalisons avec émotion que des gens ont vécu, ont péri, se sont aimés sans doute, ont chanté avec le vent, ici même, dans cette baie perdue au bout du monde.
Alors que nous nous apprêtons à rejoindre les voiliers, une silhouette se détache sur la crête d’une colline. Le roi de Chateau Bay nous observe, son pelage brun balayé par les rafales. Du haut de son promontoire, il semble nous rappeler que, tant que la mer inondera le monde et que le soleil réchauffera les épinettes noires, le Labrador sera toujours vivant.
Battle Harbour, 26 juillet 2021
Nous voguons vers le nord pour la dernière journée. Demain, il faudra faire demi-tour pour rentrer, déjà. Nous poussons jusqu’à Battle Harbour, un petit port de pêche isolé, ancien comptoir de pêche à la morue. Nous sommes accueilli·e·s par un résident du coin, Peter. Il nous raconte que l’iceberg était un visiteur régulier de ces contrées, mais que, depuis deux ans, ce passager s’est ajouté à la liste des absents.
Son récit fait brusquement éclater le miroir de notre déni devant cette planète qui change si brutalement. La glace fond et, avec elle, l’espoir de maintenir un équilibre avec la nature.
Latitude 52°16’06”. Nous n’irons pas plus loin. Il est temps de rembobiner le fil de nos émotions.
Il aura fallu embrasser des milliers de vagues, plier sous les rafales, lofer, étarquer, tracer des routes sinueuses, en fuyant les lignes droites et monotones comme on fuit la certitude, pour finalement ne jamais voir d’icebergs.
Et c’est tant mieux.
Car ce sont ces détours qui nous ont offert la rencontre la plus immense, la plus insaisissable: le Saint-Laurent. Cet autre géant que l’on croyait connaitre, qui, à force de respirer l’océan, ne cesse de se réinventer.


