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Le poids du vide

25.06.2026
Texte  
Mathias Arroyo-Bégin
Photo  
Juliette Bellefleur
Hors-piste

Le poids du vide

June 25, 2026

Texte

Mathias Arroyo-Bégin

Photo

Juliette Bellefleur

Hors-piste

Le poids du vide

June 25, 2026

Texte

Mathias Arroyo-Bégin

Photo

Juliette Bellefleur

Perché sur une vire au-dessus de la vallée de Yosemite, une fine brise charrie l’air humide tandis que les nuages s’épaississent au loin. Le froid hérisse ma peau. Sous mes pieds, la vire penche vers le vide. Je m’y tiens en équilibre, les mollets contractés, une main plaquée contre le granite pour stabiliser mon corps.

Je lève la tête jusqu’à sentir mon cou se raidir. Au-dessus de moi, une longue fissure pointe vers le ciel gris. Le granite, monochrome, presque austère, la met en relief. Sa ligne sombre tranche la face lisse comme une cicatrice parfaite. Seule faiblesse dans l'immensité verticale, elle s'impose comme une évidence, et pourtant, elle m'intimide.

Sur la vire, les derniers préparatifs avant l’ascension.

L’air est lourd. Le vide me désaxe. Je resserre ma main contre la paroi pour ne pas vaciller. Ca fait déjà quelques fois que je viens ici. Je veux l’enchaîner. Je veux tellement l’enchaîner que l’idée même d’échouer me serre la poitrine. Je prends une profonde inspiration. J’accepte l’état dans lequel je suis : fébrile, tendu, exposé. J’expire lentement par la bouche. Je ferme les yeux quelques secondes et je visualise les mouvements. Mes doigts trouvent déjà les placements, mes pieds effleurent des aspérités invisibles. Je ne porte qu’un minishort, pratiquement nu face au vent, à la roche, au ciel. Le froid s’installe. Les pièces métalliques suspendues à mon harnais s’entrechoquent doucement lorsque je m’approche de la fissure. Ce son clair me rappelle que si je tombe, ma survie dépendra de ces petits fragments d’acier. Je dois bouger. Maintenant.

En quelques gestes précis, je me hisse au départ. Mon corps se tend à l’ horizontal quelques mètres au-dessus de la vire. Je glisse une première protection dans la fissure, puis j’y enfonce mes doigts. Pour m’installer dans la fissure, je laisse aller mes pieds qui balancent un instant dans le vide.

C’est parti.

La fissure est légèrement trop large pour mes doigts. Pour tenir, il faut les tordre violemment. Mes index se coincent, vrillés contre le granite. Une douleur aiguë irradie. Mes pieds cherchent des appuis sur le granite poli par des millions d’années de glace et de vent — il n'offre rien. Je dois bouger vite.

Le ciel s’assombrit. Le vent se refroidit. Je commets une erreur, puis une autre. Je perds du temps. Mes avant-bras gonflent. La fatigue s’installe comme une brûlure lente. Puis le doute. Est-ce que j’ai vraiment ce qu’il faut ?

Mes doigts glissent légèrement. Je regarde en bas. La fissure surplombe un sol qui me paraît déjà lointain ; le sol semble repoussé loin derrière moi. J’ai l’impression de flotter, d’être suspendu dans un espace sans repères. Pourtant, mon corps lutte avec une intensité totale.

Mathias place une protection à la fin du premier crux de Cosmic Debris.

Et puis quelque chose bascule. Au lieu de résister à la douleur, je l’accepte. Je m’y soumets. Ma peur ne disparaît pas. Elle se transforme et affûte mes sens. La gravité cesse de m’écraser. Mon corps trouve la tension juste. Mes doigts se placent avec précision. Mes pieds poussent avec mesure. Comme une clé qui s’aligne enfin dans une serrure, tout s’accorde. Je ne pense plus. Je touche. Le granite devient un langage qui prend toute la place tandis que le reste du monde s’efface.

Ce coincement de l’auriculaire gauche marque la fin des difficultés.

Je m’éloigne de ma dernière protection. La chute serait longue. Le vide est toujours là. Pourtant, je ne ressens plus son poids. Mes muscles sont étonnamment détendus. Je progresse, calme et lucide, à travers le dernier passage. Puis, enfin, une position stable. La première vraie détente depuis le départ. Je marque une pause quelques secondes, haletant. Mon sang pulse sous ma peau. Le froid a disparu. Je me sens protégé de l’intérieur, comme si la concentration elle-même formait une armure invisible. La lèvre de la vire apparaît enfin au-dessus de moi. Je pousse un cri qui se perd dans l’écho de la vallée. Un cri déformé par le vent, chargé de joie et de soulagement.

En me hissant sur le plat, je prends conscience de quelque chose : personne ne m’a placé ici. Aucune obligation, aucune nécessité. Seulement la volonté de me mesurer à cette ligne sombre dans le granite et d’accepter ce qu’elle avait à m’apprendre. Les doutes et les peurs ne disparaissent pas lorsqu’on leur tourne le dos. Ils perdent de leur emprise lorsqu’on accepte de les regarder en face. En acceptant qu'ils fassent partie intégrante de l'expérience, on cesse de leur résister peu à peu et l’on finit par s’en libérer.

Une trace de grimpe, mais surtout celle d’une période humaine difficile en dehors de l’escalade.

Mathias Arroyo-Bégin
Mathias Arroyo-Bégin est un grimpeur québécois d’origine chilienne, animé par une profonde curiosité pour les lieux sauvages, les rencontres humaines et les histoires qui naissent en chemin. Pour lui, l’escalade est une façon d’explorer le monde vertical, de se confronter à l’inconnu et de créer des liens avec les paysages qu’il traverse. Passionné par l’escalade traditionnelle, les grandes voies et la vie sur la route, il partage son temps entre l’aventure, la réalisation de films, la création d’images et son banjo. À travers ses projets, Mathias cherche à raconter une escalade plus humaine : une pratique faite de vulnérabilité, de persévérance et de moments de connexion profonde avec la nature et les autres.

NOUVEAU MAGAZINE nº17

ÉPHÉMÈRE

Dans ce numéro, nous explorons l’art de l’instant, la mort, la nature, les relations qui se fanent ou se transforment. À travers des récits où l’impermanence et la précarité du vivant se révèlent, nous réfléchissons à la manière dont nous vivons, créons et nous engageons dans un monde en perpétuelle mouvance.
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