
August 28, 2026
Photo
Maxime Brouillet
August 28, 2026
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Maxime Brouillet

Chaque lieu possède sa propre grammaire. Une lumière particulière. Une façon dont le vent évente les arbres, une roche qui affleure, un sentier qui s’est tracé tout seul, une neige qui s'accumule toujours au même endroit, une histoire qui a commencé à s’écrire bien avant l'arrivée des fondations. La psychologie environnementale parle depuis longtemps de cette relation entre l’humain et son environnement.
Dans la mythologie romaine, on référait à la notion de genius loci, soit l'esprit du lieu. Le concept a éventuellement été popularisé par l'architecte et théoricien norvégien Christian Norberg-Schulz, pour qui habiter signifie avant tout entrer en relation avec un lieu. Dans Genius Loci: Towards a Phenomenology of Architecture (1980), il rappelle qu'un site n'est jamais un simple support neutre : il porte une identité, une mémoire, une atmosphère qui précèdent le projet. L'architecture trouve justement son sens lorsqu’elle est réfléchie en résonance avec cette identité, lorsqu’elle est abordée comme une réponse à un contexte.
Lire un territoire devient alors un exercice collectif. Architectes, entrepreneurs locaux, artisan·e·s, fournisseurs, résident·e·s, participent, chacun·e à leur manière, à une meilleure compréhension du lieu, de ses nuances et de ses contraintes.
Construire un bâtiment ne commence donc pas par choisir une forme ou une esthétique, mais par observer le territoire qui l’accueille. Pour composer avec ce qu’il suggère et ce qu’il permet, tout en cultivant un sentiment d’appartenance au lieu.
C'est une idée que Simon Fortin, un entrepreneur général installé à Sutton depuis une vingtaine d'années, formule d'instinct. Avant même de parler d'implantation, de structure ou de matériaux, il observe. Les arbres, d'abord. Ceux qui pourront être préservés, ceux qui devront être retirés, la manière dont la future maison s’insèrera parmi eux. Puis viennent le relief, les affleurements rocheux, l'orientation du soleil, les vents dominants, les écoulements d'eau. Autant d'indices qui racontent déjà le lieu et suggèrent une façon d'y construire.

Parce que bâtir un bâtiment, c’est aussi de laisser une empreinte sur le territoire. Et si certains gestes s'effacent avec le temps, comme la végétation qui revient, d'autres, comme une paroi rocheuse dynamitée, laissent des cicatrices définitives dans le paysage. Ce sont des arbitrages qui demandent d'accepter que le territoire impose parfois ses propres limites, plutôt que l'inverse.
Si le rôle de l'architecte est d’imaginer la forme, celui de l'entrepreneur, lui, n'est pas seulement de réaliser des plans, mais de traduire les réalités physiques d'un site en décisions concrètes: la faisabilité, les contraintes de chantier, ce que le terrain permet ou non. Cette lecture du territoire s'acquiert avec le temps, à force de parcourir les mêmes montagnes, de voir comment les bâtiments traversent les saisons et d’appréhender ce que les logiciels ne peuvent pas toujours montrer. Et c'est précisément cette complémentarité entre la vision architecturale et l’expertise terrain de Simon Fortin qui rend la collaboration féconde pour OVI Menuiserie Simon Fortin.

Aujourd'hui, les références circulent, se partagent et s'enregistrent à la vitesse de nos navigateurs. Nos tableaux d'inspiration abolissent les distances : des maisons minimalistes japonaises aux cabanes nichées dans les forêts scandinaves, en passant par des résidences mid-century de la Californie, les images se répondent et nous inspirent, Le territoire, lui, nous rappelle qu'aucun lieu ne parle tout à fait la même langue.
« Les références venues d'ailleurs doivent être adaptées au climat québécois. Une maison inspirée de la Californie doit composer ici avec des contraintes d’enveloppe, d’étanchéité, de neige, de pluie, aux cycles de gel et de dégel et de performance énergétique complètement différentes. La conception doit être adaptée et bonifiée en fonction des exigences de résistance aux intempéries, surtout en contexte montagneux », rappelle Simon.

Construire avec un lieu plutôt que sur un lieu demande donc de renverser l'ordre habituel. Au lieu de partir d'une image à reproduire, on doit commencer par s’intéresser à ce que le territoire raconte: à comment la neige s'y dépose, aux matériaux qui y vieillissent bien, aux bâtiments qui ont bien traversé le temps, aux savoir-faire qui se sont développés ici plutôt qu'ailleurs.
Cette idée rejoint la pensée de l'architecte finlandais Juhani Pallasmaa. Dans The Eyes of the Skin (1996), il critique une architecture conçue principalement pour être regardée et soutient que les bâtiments devraient avant tout enrichir notre expérience sensible du monde. Une architecture durable est celle qui nous rend plus attentifs à ce qui nous entoure, plutôt que de nous en isoler.
Simon Fortin aborde un terrain comme un lieu vivant: « Il faut s'imaginer comment l'humain va vivre dans l'espace, comment il va interagir avec les forces en mouvement », dit-il, en pensant aux vents qui traversent l'Estrie. Cette lecture du territoire n'est pas qu'une affaire de calcul structural ; elle s'apparente presque à une chorégraphie, où le bâtiment et le paysage négocient continuellement leur position l'un par rapport à l'autre.

Ce n'est peut-être pas un hasard si Simon, en parallèle de son métier, poursuit aujourd'hui une formation en éducation somatique. Sa réflexion sur la conscience corporelle nourrit aussi sa manière de penser la construction. À travers la danse, il s'intéresse à la relation entre le corps, l'espace et l'environnement bâti, s’appuyant sur l’idée qu'un bâtiment ne se résume pas à ses lignes ou à ses matériaux, mais qu'il se révèle dans l'expérience vécue, dans les gestes quotidiens de celles et ceux qui l'habitent.
Le dialogue ne s'arrête pas au terrain : il se poursuit dans la construction.
Après plus de vingt ans à construire en Estrie, Simon insiste sur l’importance de rester curieux. Les méthodes évoluent sans cesse, intégrant des structures d'acier plus complexes, des systèmes d’étanchéité plus performants et des nouveaux matériaux qui demandent de renouveler constamment sa compréhension du bâtiment.

Le territoire raconte un climat, une lumière changeante, une végétation singulière et une mémoire à qui prend le temps de s’y attarder. Cette attention qu’on lui porte ne relève pas seulement d'une sensibilité architecturale: elle approfondit notre relation aux espaces que nous habitons. Les chercheurs Irwin Altman et Setha Low parlent de place attachment, ce lien affectif qui naît lorsqu’un lieu devient familier, singulier et porteur de sens. Parce que plus un environnement s’inscrit dans son contexte naturel, culturel ou historique, plus il renforce notre lien avec le lieu.

NOUVEAU MAGAZINE nº17